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 Le dernier salaire

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navy



Messages : 117
Date d'inscription : 14/02/2008

MessageSujet: Le dernier salaire   Lun 24 Juil - 19:59

Le dernier salaire
un livre de Margaux Gilquin  Avec la collaboration de Caroline Sers

Deux licenciements brutaux, huit ans de recherche d'emploi, et la précarité pour seul horizon. Dans Le dernier salaire, Margaux Gilquin livre sans fard son parcours chaotique.
C'est un livre qu'on ne peut pas lâcher. Dans le Le dernier salaire - primé au printemps dernier (1) 
Margaux Gilquin, ex-secrétaire de direction, raconte dix ans de galère après avoir été virée manu militari d'un grand groupe informatique à Paris.





Margaux Gilquin, chômeuse: "Mon angoisse, c'est de terminer dans la rue"


Dernière édition par navy le Lun 24 Juil - 20:19, édité 3 fois
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navy



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Date d'inscription : 14/02/2008

MessageSujet: Re: Le dernier salaire   Lun 24 Juil - 20:04



Margaux a 48 ans lorsqu'elle perd son emploi. Elle a pourtant tout fait, dans sa vie, pour obtenir une belle situation, passant son bac à plus de trente ans. Tout le monde lui dit qu'elle n'aura aucun mal à retrouver un contrat à durée indéterminée. Mais c'est un voyage
éprouvant qui commence...
 


Extraits ....

Mai 2015
Dernier salaire

Mon dernier salaire – terme élégant par lequel je désigne mes allocations chômage, vu l’énergie et le temps déployés pour trouver un emploi –, c’était ce mois-ci. Le mois de mai. Vous savez, le joli mois de mai durant lequel fleurit le lilas, bleu, mauve, rose ou blanc ? Ben là, c’est moi qui suis blanche, voyez-vous. Blanche de rage. Blanche de peur.
Du coup, croyez-moi, ce dernier salaire, je l’ai regardé de près et je me suis offert des petits plaisirs. Vous pouvez en sourire, mais pour moi c’est un luxe de manger une glace sur les quais. Eh bien, ce luxe, je me le suis offert en regardant passer les péniches. Comme dans la chanson de Jonasz, qui m’a accompagnée lorsque je déambulais près de la Seine. « On regardait les bateaux… »
Chaque chose que j’ai achetée, chaque repas, chaque ciné, coiffeur, pédicure, etc., a fait partie de mes derniers petits bonheurs. Et je ne regrette pas, vu comment je me serre la ceinture aujourd’hui ! J’ai tout dégusté avec lenteur. J’ai bien ouvert les yeux. J’ai bien compris que c’était peut-être la dernière fois avant longtemps, si ce n’était tout simplement pas la dernière fois.
Je vais donc devoir désormais tenter de survivre. Si je ne veux pas boire la tasse, je dois quitter mon appartement. Je n’ai plus de quoi payer le loyer. Dorénavant, je vais me débrouiller avec un peu plus de quatre cents euros par mois. Tout ce que je crains depuis presque huit ans est en train de se concrétiser. Je m’enfonce dans une précarité qui me pétrifie de peur.
Il y aura un avant et un après dans ma vie, désormais.
Avant, j’avais un métier. Que j’avais choisi. Je m’étais donné les moyens pour y arriver. Partie de rien, sans diplôme, j’ai passé mon bac à trente-quatre ans, un diplôme de secrétaire bilingue à trente-cinq, un BTS à trente-sept. J’étais devenue assistante de direction. Mais ça, c’était avant…
Depuis, j’ai connu notamment deux licenciements, sept ans de recherches d’emploi plus qu’actives, ponctuées de CDD, de petits contrats d’un ou deux jours, de tentatives pour faire du secrétariat à domicile, de vente de bijoux en ligne, d’ateliers Pôle emploi pour rédiger des CV, des lettres de motivation, des relances, prendre confiance en moi, inspirer confiance aux employeurs… et de suivis répétés auprès de conseillers de plus en plus désespérés.
Avant, j’avais la vie devant moi pour espérer un jour, moi aussi, avoir ma part du gâteau. Je me suis battue comme une lionne pour retrouver du travail. Peut-être trop, peut-être mal, mais je me suis battue.
Ma vie s’est transformée en long Koh-Lanta, avec plein d’épreuves et pas beaucoup d’immunités. Vous allez voir, je n’exagère pas…
*

*     *
Les déménageurs sont là. Oh, ils ne sont pas nombreux. Ils sont deux. Ils ne sont pas professionnels non plus. Ils sont comme moi. Ils cherchent à s’en sortir. Ma cousine Martine me les a recommandés. Des gars de chez nous qui seront contents de se faire un peu de sous et de monter à la capitale.
Simplement, vu leur dégaine, je vois bien qu’ils n’ont pas l’habitude. J’en suis au quinzième déménagement et c’est la première fois que je demande à être aidée.
« Faites gaffe avec mes petits bibelots ! » C’est ma seule recommandation. Des souvenirs gardés précieusement de déménagement en déménagement, depuis ma plus tendre enfance. Ici, un âne corse rapporté par ma tante et mon oncle en 1969, été érotique où ils allèrent goûter les joies du naturisme à Calvi. Là, un verre enfermé dans un panier d’osier, souvenir d’une cure que mon grand-père a faite à Évian en 1972. Dans cette boîte en carton, le bouquet de fleurs séchées offert à ma grand-mère pour ses quatre-vingts ans en 1989. Je n’ai pas pu enfermer les larmes, les chansons, les regards et les sourires de ce jour de juin à Vendôme. Je les tiens au creux de mon cœur.
Je vois un carton mal fermé s’élever un peu haut, un peu vite…
— Oups, attention, ce sont mes CD !
Le cri est sorti du cœur et les larmes qui vont avec.
Je m’effondre à genoux, la tête entre les mains. J’ai cinquante-cinq ans. J’ai tout perdu.
*

*     *
Rapidement défile le film des jours qui viennent de s’écouler. Prendre la décision de vendre mes meubles et mes objets, de les photographier pour les mettre en ligne sur un site spécialisé. Répondre aux mails des gens, à leurs sollicitations, à leur marchandage.
Déjà, là, je me suis sentie misérable, dépossédée, dépouillée. Minable.
Négocier le buffet ancien, la desserte. Tout négocier. Tout ce que j’ai mis du temps à acquérir va se vendre à un pauvre prix. Va être, souvent, « shabbysé » – un terme de mon invention, d’après un mouvement actuel, qui désigne les détournements d’objets, les réutilisations « tellement jolies » par des filles qui « réinventent les objets quotidiens ». Je préfère ne pas y penser.
Je préfère ne pas penser aux gens qui manipuleront les portes et les tiroirs de ces meubles qui sont, pour certains, de famille.
J’ai dû céder le linge brodé de mon arrière-grand-mère à des filles qui vont en faire des rideaux, des coussins, des torchons et qui les étalent sous mes yeux avec un air avisé, comme si, moi, j’étais la gourde qui n’a ni goût ni idées.
— Pourquoi le vendez-vous ? Vous devriez faire comme moi. J’adooooore revisiter, détourner le linge et les objets, me dit l’une d’entre elles.
Elle semble tout droit sortie d’un magazine de papier glacé qui parle d’une vie qui n’existe pas. Comprend-elle que j’en suis malade de me séparer de tout ça ?
Inspirer, expirer. Ne pas répondre.
 
Il y a eu, aussi, les vide-greniers avec Valérie et Mary, deux de mes fidèles copines. Chaque dimanche, elles ont mis tout leur cœur pour venir m’aider.
— Allez, tu vas voir, ça va être sympa ! me disaient-elles, enjouées.
Certainement, oui. Je vends pour quasiment rien des choses que j’ai adorées, dont je me suis entourée. Des choses qui me rappellent des pans de ma vie. Je vais les vendre, voire presque les donner, histoire de ne pas revenir à l’appart avec, ou les laisser sur le trottoir comme le font d’autres, pour ne pas s’encombrer…
Il faut tout liquider. Partir légère. Bien sûr, il y a toujours une âme positive pour me dire :
— C’est déjà ça. Vous pourriez ne pas vendre. Voyez le bon côté !
C’est ce que m’a un jour assuré une dame sur un vide-greniers.
Ça aussi, vous voyez, j’ai du mal à le supporter…
*

*     *
Une légère brise vient caresser mes cheveux : ça fait du bien. Je regarde encore une fois le paysage, installée sur le balcon de cet appartement que j’ai tant aimé. Montmorency, quatrième étage, vue sur la vallée et, au-delà, Paris, à trente minutes en voiture.
Je vais tout perdre. Il me reste une nuit à passer ici et c’est fini. Je vais encore déménager alors que je croyais m’être enfin installée pour un bon moment. Je vais encore habiter un nouvel endroit, auquel je vais devoir m’habituer, moi qui déteste changer…
Une relation de ma cousine Martine a besoin d’une dame de compagnie depuis le départ de la sienne. Elle m’a proposé la place. Nourrie, logée, blanchie. Deux jours de repos, une voiture à disposition.
 
— Tu verras, tu seras bien, m’assure Martine.
— Certainement, oui. À cinquante-cinq ans, je vais être bien comme vieille fille au pair.
— Que tu es sotte ! Tu seras bien, je te dis ! Tu la connais cette dame en plus ! Il s’agit de Tante Marthe, dit-elle malicieusement.
 
Tante Marthe. Ça alors… Cette dame toujours élégante, gentille, discrète, que nous appelions comme ça, je ne sais même pas pourquoi d’ailleurs. Je l’avais presque oubliée et voilà que je vais être sa dame de compagnie.
Je vais pouvoir me reposer un peu. Arrêter ma course folle… J’ai atteint le mur, je suis sonnée, j’ai besoin de temps… J’ai besoin de me reconstruire, comme on dit. Car on m’a bien détruite…





Octobre 2008


Harcèlement
Tout a commencé par le départ de Jean-Noël. Mon directeur. On l’a remercié. Et méchamment. Mais lui, il a su se défendre. Il n’est peut-être pas parti la tête haute, mais il est parti avec un joli chèque. Ça aide. C’est bien les grands groupes pour ça.
Il a été licencié parce que, notre boîte venant d’être rachetée, les acquéreurs ont placé leur personnel en priorité, bien sûr. C’est un grand classique, mais entre voir venir et savoir réagir, il y a un monde, en tout cas chez moi.
Quatre « chefs » avaient débarqué chez nous, et on aurait dû comprendre rapidement que ça allait mal tourner, parce que l’un d’eux a viré les autres ! C’était un type assez flamboyant, sûr de lui. Charmeur, aussi. Et moi, je suis tombée dans le panneau. Il ne m’a pas draguée, non ! Mais il m’a séduite professionnellement…
Ce qu’il faut que vous sachiez, c’est que j’aime travailler ! J’aime l’ambiance d’un bureau qui fonctionne, j’aime remplir ma tâche avec le sentiment du travail bien fait. J’aime aussi, bien sûr, qu’on remarque mes efforts, mes capacités… Avec Jean-Noël, ce n’était pas facile tous les jours. Si j’ai énormément apprécié tout ce qu’il m’a appris, il poussait aussi parfois le bouchon un peu loin. Il fallait que je sois là avant lui tous les matins pour allumer son chauffage. Que je récupère son pressing au passage. Que je lui fasse son café… Le nouveau, il n’était pas tombé de la dernière pluie. Il a bien vu tout ça, et il en a joué. Il m’a valorisée alors qu’il rabaissait Jean-Noël, il a fait un travail de sape, il nous a séparés… Mais ça, je ne l’ai analysé que plus tard. Trop tard.
Une fois Jean-Noël parti, la cible, c’est devenu moi.
Et il ne m’a pas ratée !
J’en ai bavé, croyez-moi.
Son but ? Me faire démissionner pour ne pas avoir à payer des indemnités, bien sûr. Parce que mon départ était acté, de toute façon. Il avait quelqu’un à ce poste, inutile de doublonner.
Les techniques pour que je démissionne ? Elles sont classiques, vous avez lu ça partout dans les journaux, peut-être même vu à la télé, entendu à la radio…
D’abord, il a commencé par changer d’attitude avec moi. Terminé les sourires, plus de compliments, plus de chaleur humaine. Déjà, ça, ça m’a fait comme une douche froide. Je n’ai pas compris.
Ensuite, il s’est mis à me convoquer dans son bureau pour me faire des reproches. Rien n’allait plus. Je ne savais pas faire mon travail, je faisais des erreurs… J’ai commencé à douter de moi. À ne plus dormir. À paniquer. Donc, entre la fatigue et le stress, à faire effectivement quelques erreurs… Le cercle vicieux.
Et puis il est passé à l’attaque devant tout le monde. En plein comité directeur, il s’en est pris à moi. Pour rien. C’est là que j’ai vu que j’étais seule. Personne ne m’a défendue, personne n’a été ne serait-ce que compatissant avec moi. En fait, tout le monde avait peur. Tout le monde avait compris que les jours des salariés de la boîte rachetée étaient comptés. Là, ça a été « chacun pour soi ».
À partir de ce moment-là, j’ai eu l’impression d’être entre les crocs d’un pit-bull. Secouée dans tous les sens, claquée d’un mur à l’autre. Je pleurais tout le temps, j’étais vraiment mal…
Un jour, il arrive et me lance – toujours devant tout le monde :
— Toi, je vais te mettre en formation !
— Ah bon, mais pourquoi ?
— Tu n’es même pas capable de prendre un rendez-vous ! Je vais te mettre en formation téléphonique…
Il a monté un bateau énorme, disant que je m’étais trompée. De mon côté, moi, j’avais tout gardé ! Tous les mails de préparation de ce rendez-vous. Mais en fait, personne ne voulait le savoir, que j’avais raison… Mon sort, il était déjà scellé, et j’étais bien la seule à ne pas le voir. À ne pas vouloir le voir… Tout le monde m’a lâchée, m’a laissée m’enfoncer en regardant ailleurs.
 
C’est arrivé au stade où, un jour, il m’a fait venir dans son bureau et, quand il m’a mis la main sur l’épaule, j’ai craqué.
— Ne me touche pas !
— Qu’est-ce que ça veut dire ? s’est-il étonné.
— Ça veut dire que tu ne me touches pas ! Tu me harcèles, ça suffit !
— C’est grave ce que tu dis là…
— Ce qui est grave, c’est ce que tu fais ! Alors ne m’approche pas !
— Bon, sors, va-t’en, rentre chez toi.
J’ai eu le bon réflexe, je ne voulais pas être prise en faute.
— Non, je reste. Je vais dans mon bureau, mais je veux voir la DRH. Et si tu ne la fais pas venir là, tout de suite, je saute par la fenêtre !
J’en étais arrivée là… Ce n’était pas une menace en l’air. J’étais à bout. Il a demandé à quelqu’un de rester avec moi – preuve qu’il me prenait au sérieux, sachant à quel point il m’avait démolie. Technique aussi, peut-être, pour que je ne touche pas à l’ordinateur. Mais mon ménage, je l’avais déjà fait.

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